Le récit d'une rencontre#

En 1898, l'Empire allemand obtient de la dynastie Qing un bail de quatre-vingt-dix-neuf ans sur la baie de Jiaozhou, à la pointe sud de la péninsule du Shandong. Autour du port de Qingdao s'installent des militaires, des ingénieurs, des missionnaires et des colons. Selon le standard CKU, ils arrivent avec leurs chiens de travail : des Bergers allemands, des Rottweilers, des Dogues allemands.
Ces chiens européens auraient découvert un pays qui a déjà les siens. Dans les villages du Shandong vivent des chiens de ferme rustiques et un lévrier de chasse fin et rapide, le lévrier du Shandong. Au fil des années, raconte le standard, les croisements se multiplient, par hasard comme par choix. Les paysans y auraient trouvé un compromis précieux : la masse, la force et l'instinct de garde des molosses allemands, alliés à l'endurance, à la vitesse et à la résistance des chiens du pays. Ce récit est repris partout, souvent mot pour mot, mais les pages qui le racontent recopient toutes le standard CKU, et aucun document d'époque ne le confirme.
Zhuqiao, le berceau#

Le type que l'on reconnaît aujourd'hui se fixe bien plus tard, dans les années 1970, autour du bourg de Zhuqiao, rattaché à la ville de Laizhou, sur la côte nord de la péninsule. Les sources chinoises racontent l'histoire d'un grand chien noir d'environ soixante-cinq kilos, aux oreilles dressées et au museau carré, surnommé « Da Lao Hei », le gros vieux noir. Tous les Laizhou Hong descendraient de lui. Le récit tient sans doute autant de la légende locale que de la généalogie, mais il dit bien l'essentiel : la race est l'œuvre patiente d'éleveurs de village, qui ont sélectionné pendant des décennies les chiens qui gardaient le mieux les cours et les troupeaux. Les plus anciennes traces écrites datées sont des articles chinois de 1994, qui le présentent déjà comme un « chien célèbre ».
Ils lui donnent le nom de sa ville et de sa couleur. Laizhou, pour le lieu. Hong, 红, pour le rouge : ce rouge profond, presque cuivré, qui marque les joues, le museau, le poitrail et les pattes sur une robe noire. Les descriptions anciennes hésitent entre un museau long et fin et un museau carré et massif.
L'âge d'or et le faux « Soviet Red »#
Dans les années 1980 et 1990, le Laizhou Hong devient une vedette. On le trouve dans les fermes et les entrepôts, chez les notables qui veulent un chien de prestige et, disent des encyclopédies chinoises, chez certaines polices locales. Des marchands viennent de tout le pays à Zhuqiao, qui passe au début des années 1990 pour le plus grand marché aux chiens de Chine, et un bon mâle, dit-on, peut dépasser dix mille yuans, une petite fortune pour l'époque.
C'est alors que naît un malentendu tenace. Pour vendre plus cher, des marchands rebaptisent la race « Sulian Hong », le Rouge soviétique, comme si ce chien venait de l'étranger. Il n'a pourtant aucun lien avec l'URSS. Le surnom s'impose dans le langage courant et finit par désigner n'importe quel chien noir à ventre rouge et à oreilles droites. Aujourd'hui encore, de nombreux sites présentent le « Soviet Red » comme une race à part. C'est le même chien, même si le surnom a aussi servi à vendre d'autres chiens noir et feu.
Le déclin#
La mode passe aussi vite qu'elle était venue. À partir des années 1990, le Berger allemand, puis toutes les races occidentales en vogue, envahissent le marché chinois. Le Laizhou Hong n'est plus qu'un « chien du coin ». Les croisements non contrôlés se multiplient et produisent des sujets plus petits, plus maigres, aux marques jaunâtres et aux oreilles tombantes. Dès le milieu des années 1990, des revues agricoles le présentent d'ailleurs comme un chien de boucherie vite engraissé. Des sources chinoises rapportent que certains chiens finissent vendus au poids. Faute d'association d'éleveurs et de standard national, les sujets purs se raréfient au point que la race frôle la disparition.
La renaissance#
Le sursaut vient de passionnés chinois. Plus tard, des cynologues chinois proposent un nom unique, « chien rouge des montagnes ». En 2017, la China Kennel Union enregistre la race et lui consacre ses premières expositions. En décembre, à Weifang, dans son Shandong natal, elle organise la première exposition spéciale réservée au Laizhou Hong. Son standard officiel, sous le nom de Laizhou Hong, décrit un molossoïde athlétique, noir aux marques feu nettes, calme et dévoué à sa famille. La même année, selon les éleveurs britanniques, les premiers chiens partent pour le Royaume-Uni.
En 2019, la race est présentée au World Dog Show de Shanghai, parmi les races que la Fédération cynologique internationale ne reconnaît pas encore. Elle gagne ensuite les États-Unis, la Serbie, l'Australie et le Brésil. Quelques années plus tard, une femelle américaine décroche, selon son élevage, les premiers titres de travail en IGP, preuve que l'instinct de travail a survécu à une histoire mouvementée.
Paradoxe : dans les années qui suivent sa reconnaissance par la CKU, plusieurs villes chinoises, dont Qingdao, l'inscrivent parmi les chiens « féroces » interdits en ville (voir Le Laizhou Hong et la loi en Chine).
Aujourd'hui en France#
Le Laizhou Hong arrive en France dans les années 2020. Quelques élevages l'ont adopté. Il reste très rare, et il n'est reconnu ni par la FCI ni par la Société Centrale Canine, ce qui interdit toute inscription au Livre des origines français. Son avenir hors de Chine dépend d'un petit nombre de chiens fondateurs, d'où l'importance des tests de santé et d'un élevage transparent.
Né, selon le récit le plus répandu, de la rencontre de chiens allemands et de chiens du Shandong, façonné par des éleveurs de village, porté aux nues puis presque oublié, le chien rouge de Laizhou commence à peine son histoire hors de Chine.